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Le métissage franco-indien dans l'histoire

L Inde (1816-1956).jpg

Je réfléchissais au status de métis franco-indien de mon fils et ça a fait tilt ! C'est loin d'être nouveau, puisque les Français ont quand même colonisé une petite partie de l'Inde.

15 ans que je vis en Inde et je ne me suis jamais penchée sur la nature des relations franco-indiennes. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir entendu l’Ambassadeur rabâcher ses histoires d’ « amitié » que je n’ai jamais vraiment comprises. Je comble (partie de) mes lacunes dès à présent. Pour ceci, je me suis largement inspirée de la dissertation de Jessica Louise Namakkal, Transgressing the Boundaries of the Nation: Decolonization, Migration, and Identity in France/India, 1910-1972, 2013 (lien).

Les relations entre la France et l’Inde ne datent pas d’hier. Et qui dit relations de longue date, dit aussi mélanges, dans une certaine mesure au moins.

Il était une fois un territoire appelé « Inde française » et qui regroupait quelques 513 km2 de 5 territoires coloniaux (les 5 « comptoirs français ») possédés par les Français en Inde pendant près de 200 ans (entre 1668 et 1954) : Pondichéry, Karikal et Yanaon, Mahé et Chandernagor.

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Hors les cityoyens français, les habitants de « l’Inde française » étaient appelés « Indiens français » et comptaient des :

  • Métis ou créoles,
  • Tamouls convertis au catholicisme,
  • Hindous de basse caste ayant renoncé à leur état civil et obtenu la citoyenneté française (une option disponible à partir de 1881),
  • Musulmans vivant dans des villages français situés sur l’une des nombreuses frontières indiennes Franco-britanniques ».[1]

Ils étaient « Indiens » par race ou ethnicité, et leur identité « française » pouvait être « acquise par des facteurs culturels, politiques et sociaux, qui comprenaient la langue (capacité de communiquer en français), le statut de citoyenneté, l’histoire familiale, la religion, le nom, l’habillement et l’école ».

C’est très différent de l’Inde britannique, où les Britanniques vivant en Inde étaient appelés Anglo-Indiens tandis que les métis indo-britanniques étaient appelés « Eurasiens », terminologie qui n’a été changée que récemment en « Anglo-Indiens ».[2]

Pour résumer, la question du métissage des Français en Inde, disons que « les relations interraciales ont été très encouragées pour les Français en Inde, et n’ont pas été contestées jusqu’à ce que l’Empire soit au bord de l’effondrement, après le départ des Britanniques en 1947 ». Entrons maintenant un peu plus dans le détail. 

1. La colonisation 

Avant l’arrivée des Français en Asie du Sud, les Portugais avaient commencé à s’installer au 16ème siècle. À cette époque, « l’Église catholique encourageait les unions interraciales comme moyen de convertir les non-catholiques et de créer une plus grande présence catholique dans les colonies ».[3] 

Cela signifiait que lorsque les marins et les marchands français et britanniques ont commencé à arriver au 18ème siècle, il y avait déjà une population d’hommes et de femmes métis vivant dans les villes portuaires indiennes. Les nouveaux arrivants Français qui cherchaient à se marier préféraient ces femmes métis ou créoles (appelées "topas« ), car ces dames étaient déjà catholiques. (Quant aux autorités britanniques, elles préféraient que les Anglais s'associent à des indigènes qu'a des topas, puisqu’ils voyaient ces dernières (catholiques) comme une menace pour le protestantisme.)

(Dupleix lui-même, figure importante de la présence française en Inde, à son arrivée à Pondichéry, épousa une créole, Jeanne Dupleix (née Albert) (1706-1756). Elle était la fille d’un Français, Jacques-Theodor Albert et d’une mère créole, Rose de Castro, que l’on croyait d’origine portugaise et indienne.)[4] 

Ainsi, de nombreux enfants métis sont nés, qui, à cette époque, étaient plus susceptibles d’avoir un statut de classe plus élevé que les populations autochtones, en raison du parent européen et de la probabilité qu’ils possèdent des biens ou d’autres capitaux.[5]

La population métisse franco-indienne à la fin des 18ème et 19ème siècles, qui s’identifiait comme « créole », est devenue une partie de la classe blanche, alors qu’elle se convertissait au catholicisme, adoptait des vêtements européens et participait à la vie publique de la population non autochtone. 

2. La présence coloniale aux 18ème  et 19ème  siècles

Le 18ème siècle a été une ère importante de lutte entre les empires français et britanniques, non seulement en Asie du Sud, mais aussi en Amérique du Nord. Pendant les décennies suivantes, la France et l’Angleterre ont continué à se battre pour le contrôle du territoire en Asie du Sud – à un moment donné, pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), la France a perdu les 5 territoires indiens au profit des Britanniques – ils ont également perdu la plupart de leurs territoires au Canada. Les colonies franco-indiennes ont changé de mains plusieurs fois, pendant la Révolution française, et à nouveau lorsque Napoléon a décidé de conquérir de nouveaux territoires en Inde en 1802. Pondichéry a été rendue à la France en 1815, en vertu du deuxième traité de Paris, puis les 4 autres territoires en 1816 (Chandernagore) et 1817 (Karikal, Mahé, Yanam.)[6][7]

 Après avoir perdu la majorité de leur territore indien au profit des Anglais au 18ème siècle, les Français ont été confrontés à la question de savoir comment établir une présence française en Asie du Sud sans conquête militaire ni économique, ce qui leur était interdit par le deuxième traité de Paris. Les autorités françaises n’ont jamais pensé qu’il y aurait jamais une « grande société française / européenee » en Inde, mais il était quand même important de rendre Pondichéry aussi européenne que possible. Le seul moyen qui leur restait pour y parvenir était donc de se reproduire...  « L’Inde française, en particulier Pondichéry, comptait sur la population métisse pour augmenter le petit nombre d’Européens constituant un espace et un milieu social européens. »

C’était, soit dit en passant, une situation tout à fait différente de celle d’autres régions de l’Empire Français, où, « comme l’a fait valoir Ann Laura Stoler, le métissage était considéré « comme une menace pour le prestige blanc, une incarnation de la dégénérescence et de la décadence européennes ».[8]

À la fin du 19ème siècle, cela distinguait également les Français des Britanniques en Inde. Comme le défend Adrian Carton[9], les « concepts d’hybridité » et de « mélange des races » n’étaient pas considérés comme une menace dans les territoires indo-français et la pratique était courante, permettant l’émergence d’une nouvelle classe dans la société coloniale : celle des créoles ou des métis. » Chez les Anglais, après avoir été acceptés initialement, les mariages mixtes ont commencé, dans les années 1830 à être socialement stigmatisés, même s’ils continuaient d’avoir lieu. Et quelques décennies plus tard, beaucoup de femmes britanniques ont été envoyées en Inde, offrant ainsi de meilleures options aux soldats et aux fonctionnaires britanniques stationnés en Inde. Lorsque les Indiens ont commencé à se rebeller (1857), des lois ont été adoptées pour éviter les mariages mixtes et ils ont rapidement décliné. 

Mais revenons aux colonies françaises. Le docteur N. Huillet, médecin français qui écrivit en 1867 un texte intitulé Hygiène des blancs, des mixtes et des indiens à Pondichéry[10] commenta la grande hétérogénéité qu’il trouva dans les 121 186 « âmes » de Pondichéry. Il observa 4 « éléments distincts » au sein de la population de Pondichéry :

  • Les Européens,
  • les descendants d’Européens ou de créoles,
  • les « mixtes » ou topas, et
  • les hindous (et, ajoute-t-il à cette catégorie, les musulmans qui furent « naturalisés après la conquête ».)

Huillet a compté :

  • 954 personnes appartenant à la « population blanche » (0,8 %),
  • 1 239 dans la « population mixte » (1 %),
  • 118 993 dans la population indienne (98,2 %).

3. La décolonisation

En 1931, le nombre total d’étrangers recensés en Inde ne s’élevait qu’à 168 134 (117 336 hommes et 50 798 femmes), soit 0,05% de la population totale. Les sujets britanniques européens totalisaient 155 555. Les chiffres montrent une baisse depuis 1921 et représentent en 1931 un peu plus de 80% de ceux enregistrés en 1911, tandis que les mâles pris seuls sont moins nombreux qu’en 1901. 

En 1936, selon Jacques Weber[11], la population blanche est bien inférieure à ces chiffres : il en compte 200 représentants à Pondichéry (70 français permanents (administrateurs, négociants, et religieux) et un peu moins de 130 occidentaux d’origine européenne, américaine ou australienne), sur 187 870 habitants – soit 63% des 298 851 habitants de l’Inde Française. La grande majorité est constituée d’indigènes.

Ostorog, dans une note de 1955, estimait que sur une population de 300 000 personnes, il y avait moins de 25 000 personnes qui pouvaient être distinguées des « Tamouls paysans ».[12]

Selon Jessica Louise Namakkal, « sur la base d’un discours de « respect mutuel » et d’ « amitié » né de ce qui a été dépeint comme une relation coloniale positive, les dirigeants français et indiens sont parvenus à un accord qui permettrait à l’Inde française de rester l’Inde française, sans l’autorité coloniale de l’Empire français. D’autres relations coloniales, y compris entre l’Angleterre et l’Inde, et entre la France et l’Algérie ou l’Indochine, ont fomenté des mouvements nationalistes anticoloniaux forts et bruyants qui ont ostensiblement empêché le maintien de l’ordre colonial dans la nation postcoloniale. Au contraire, en Inde, la décolonisation de l’Inde française fut, selon les mots de Maurice Schumann, à un moment donné le Français ministre des Affaires étrangères, s’est voulue une « décolonisation intelligente ».

Le langage spécifique de la décolonisation de l’Inde française a nié la violence de l’acte colonial, ce qui a encouragé la diaspora franco-indienne à se distancier des autres sujets coloniaux de l’Empire français. Les ruptures souvent violentes de la décolonisation qui conduisent à la perte d’une patrie et d’une identité pour des dizaines de milliers d’Indiens français ont été balayées par une utilisation stratégique de la nostalgie qui s’est orientée vers un passé imaginé et idéalisé, basé sur le mythe d’une amitié séculaire entre la France et l’Inde, pour effacer les réalités et la violence du présent. »

En 1962, les habitants de l’Inde française ont finalement eu le choix entre la citoyenneté française et la citoyenneté indienne, pendant une période de 6 mois connue sous le nom de période d’option. Pour les représentants du gouvernement, la question des métis n’était pas vraiment problématique. Ils pensaient que la plupart choisiraient la nationalité française et de déménager ensuite en France, et qu’ils seraient capables de s’intégrer car la majorité d’entre eux comprenaient la langue et la culture françaises.

Le véritable problème pour les autorités françaises était la possibilité que les Indiens français non métis migrent en masse et que la plupart ne seraient pas en mesure de s’assimiler, et deviendraient ainsi un fardeau pour l’État et le peuple français. Il leur était donc impératif de les convaincre que chacun devait choisir d’appartenir à sa « vraie patrie » (sous-entendant l’Inde).

Parmi ceux qui ont « opté », il y avait les descendants d’Européens, les fonctionnaires locaux qui connaissaient la possibilité de s’intégrer dans les services métropolitains ce dont beaucoup d’entre eux n’avaient même pas osé rêver, les familles des soldats français et des fonctionnaires métropolitains qui servaient ailleurs et enfin, les domestiques des Européens. Au dernier jour de l’option, 4 944 adultes avaient soumis leur déclaration écrite au consulat français à Pondichéry; en incluant les enfants des parents qui ont choisi, 7 106 personnes ont déclaré leur citoyenneté française au cours de la période de 6 mois, soit environ 2% de la population. Les 368 000 résidents restants de Français Inde sont devenus des ressortissants indiens, mettant fin à leurs relations avec l’État Français.[13]

4. Aujourd’hui

Pour Selon Jessica Louise Namakkal, « les origines indiennes des Franco-pondichériens combinées à l’influence française sur eux les rendent uniques en ce sens qu’ils sont comme les natifs d’autres anciennes colonies françaises à la seule différence que leur « francité » est imprégnée de leur « indianité » unique. Cependant, en termes numériques, leur présence diminue au néant.  Il y a actuellement environ 8 000 Indiens de nationalité française dans le territoire de l’Union de Pondichéry. Ils sont également appelés « optants », après avoir choisi de prendre la nationalité française 6 mois après le transfert de jure en 1962 des territoires de Pondichéry, Karaikal, Mahé et Yanam vers l’Inde. Parmi ceux-ci, seuls environ 2000 parlent effectivement français ou ont des liens avec la France par le biais de pensions, qu’ils reçoivent du gouvernement français, ou par l’intermédiaire de membres de leur famille vivant en France métropolitaine. Avec plus d’un million d’habitants sur l’ensemble du territoire de l’Union de Pondichéry et plus d’un milliard dans toute l’Inde, cette poignée de milliers d’Indiens sont de curieuses bizarreries. »

Voici les « Indiens français » d’aujourd’hui :

  • Les personnes d’origine indienne qui ont choisi de conserver la citoyenneté française au moment du transfert (1962),
  • Les personnes d’origine mixte française et indienne, presque toutes ayant émigré en France au moment du transfert (1962),
  • Les personnes d’origine française qui ont émigré dans l’ancienne Inde française depuis 1962 (bien que pour la plupart, ces personnes aient conservé leur citoyenneté française et que beaucoup, ayant rejoint l’Ashram Aurobindo ou la communauté expérimentale quasi-utopique d’Auroville, se considèrent davantage des « citoyens du monde », » ou, Aurovilliens, que Français ou Indiens.)

Alors que la décolonisation de Français Inde poussait les peuples métis et créoles à émigrer en France, les mêmes pouvoirs étatiques légitimaient et favorisaient l’union hybride de Sri Aurobindo et de la Mère (Mirra Alfassa, née en 1878 à Paris dans une famille bourgeoise), et dans la construction d’Auroville. Aurobindo et la Mère ont souvent dépeint leur partenariat spirituel comme un pont entre l’Orient et l’Occident, ainsi qu’une transition d’un ancien monde à un nouveau monde, une évolution non linéaire vers un plan de conscience supérieur. Les liens établis entre la spiritualité et la science, entre la méditation et l’évolution, témoignent de leurs tentatives non seulement de combiner la science occidentale avec la spiritualité orientale, mais aussi d’aller au-delà de cette spiritualité hybride.

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Kalki Koechlin, star de cinéma indien, est peut-être la personne franco-indienne la plus connue à ce jour. Née en  Inde dans les années 1980 dans le territoire de Pondichéry de parents français venus s’installer à Aurobindo au début des années 1970.

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  • [1] La question de la renonciation et de l’acquisition de la citoyenneté Français sera examinée plus en détail au chapitre 2. Pour en savoir plus, voir Jacques Weber, Pondichéry et les Comptoirs de l’Inde après Dupleix: La démocratie au Paie des castes (Paris: Denoël, 1996).
  • [2] La première utilisation de « anglo-indien » a été de décrire tous les Britanniques qui vivaient en Inde. Les personnes d’origine mixte britannique et indienne étaient appelées « Eurasiens ». La terminologie a changé, et ce dernier groupe est maintenant appelé « Anglo-Indiens ».
  • [3] Carton Métissage et modernité, 13.
  • [4] Isidore Guët, Origines de l’Inde française, Jân Bégum (Mme Dupleix, 1706-1756) (Paris: Baudoin,
  • 1892).
  • [5] Adrian Carton note que dans le 16ième et 17ième siècles en Inde, l’expression « les filles » portugaises« pourrait
  • se référer aux femmes métaites ou Femmes chrétiennes libres de couleur, selon la source. Carton Race mixte
  • et Modernité, 19.
  • [6] Sur les relations entre la France et l’Angleterre, voir Robert et Isabelle Toombs, Ce doux ennemi :
  • Les Français et britanniques du Roi Soleil à nos jours (New York: Knopf, 2007).
  • [7] Milles, 5.
  • [8] Stoler, "Sexuel Affronts et raciaux Frontières."
  • [9] Carton Métissage et modernité, 62.
  • [10] N. Hulliet. Hygiène des blancs, des mixtes et des indiens à Pondichéry (Pondichéry : Imprimeur du Gouvernement, 1867): 12, 16-17.
  • [11] Jacques Weber, Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix, Éditions Denoël, Paris, 1996, p. 347.
  • [12] MAE: Asie-Océanie, Inde Française, Carton 79, Dossier Questions judiciaires, Lettre De S. Ostrorog À Edgar Faure, président du conseil, 14 avril 1955.
  • [13] Jacques Weber, Pondichéry et les comptoirs, 404.

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